SENS UNIQUE

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En 1955, Michel Cade écrit des romans policier depuis tout juste deux ans et ne s’est pas encore fait connaître du grand public sous le pseudonyme de Michel Lebrun.
Dans les petites collections de poche tenues par des filous patentés, il oscille entre deux autres teintes : Michel Lenoir et Michel Lecler. Jusqu’alors, ce dernier alias n’était employé que pour les aventures de l’agent secret Frédéric-Antoine Gallan – Mission en enfer, Terreur à Tunis, Virus B29, des titres qui font froid dans le dos – mais comme dans les années 50 aucune logique ne semble prévaloir à l’usage pseudonymique, on ne s’étonne guère de retrouver la signature de Michel Lecler en couverture de ce court roman d’enquête des éditions Ferenczi.

Ainsi que de coutume chez cet éditeur, le bouquin est un fascicule de 96 pages divisé en trois cahiers au papier rêche, soutenus par une pauvre agrafe et vendu de trois à quatre fois moins cher qu’un autre polar de la même période. Nous sommes ici bien en dessous du roman de consommation courante. C’est le vin clairet rallongé à l’eau.
De même, l’intrigue y est parfaitement rudimentaire. Le patron d’une revue de cinéma, par ailleurs organisateur d’un concours de beauté, est retrouvé mort dans son bureau. Trois balles en plein cœur et du poison plein les veines. L’assassin n’a pas lésiné sur les moyens et la police se gratte le crâne. Les suspects sont nombreux. Le héros, Freddie, un jeune journaliste qui végète au courrier du cœur, mène l’enquête, assisté par une jeune fille ambitieuse dont il est vaguement amoureux.

Pareillement à l’auteur, Freddie aime le jazz, joue au flipper pour se détendre après le turbin et habite rue Truffaut, dans le 17e arrondissement. J’imagine que, tout comme pour l’auteur, il s’agit de cet immeuble où logeait alors dans une chambre de bonne l’exilé républicain Valentin Gonzales, dit ‘El Campesino,’ et dont s’était inspiré Ernest Hemingway pour son roman Pour qui sonne le glas.
L’anecdotique est essentiel.
Et comme dans tant de polars français des années 50, l’anecdotique prend le pas sur l’intrigue. L’important réside dans la déambulation, et les tickets de métro se transforment facilement en indices déterminants.
L’assassin est descendu à la station Lamarck-Colaincourt. Lancé à ses trousses, Freddie s’octroie une pause chez un auverpin vendant vin et charbon. Un homme rentre et commande au comptoir « un sens unique ! »

« Freddie vit le patron lui servir sans hésiter un verre de vin rouge. Il se promit de noter l’expression pour la replacer plus tard au tabac de la rue Saint-Marc. »

Moi aussi, je note l’expression. Mais contrairement à Freddie, je ne suis pas certain d’être compris. C’est si loin, le mitan du XXe siècle. On ne roule plus en Packard ou en Sunbeam. On ne passe plus ses coups de fil dans l’arrière salle d’un bougnat. Les hebdomadaires de cinéma ne s’appellent plus Cinémonde ou Cinérevue, n’accueillent plus de courrier des cœurs, n’organisent plus aucun concours de starlettes.
Semblable à ceux que l’on pourrait saisir sur une photo jaunie, ces détails-là entraînent une certaine mélancolie ; l’impression d’avoir arpenté un monde mort et parfaitement vitrifié, une Pompéi de papier, un univers à l’image du temps : un univers à sens unique.


Trois mille suspects…, Michel Lecler
éditions Ferenczi / collection Le verrou # 114, 1955

JOLIE FILLE, MAUVAIS GLAÇON

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On connaît la formule ; elle est de Paul Valery. Il y a trois sortes de femmes : les emmerdantes, les emmerdeuses et les emmerderesses.
Haut lieu du machisme lettré, la Série Noire fit sienne cette proposition – dédaignant les emmerdantes, raffolant des emmerdeuses, se montrant chiche en emmerderesses.
Les plus rares sont les plus précieuses.
Deux me viennent automatiquement à l’esprit : la Eva de James Hadley Chase et la Chérie froide de Jean Delion.
On ne présente plus la première, prostituée pernicieuse interprétée à l’écran par Jeanne Moreau. La seconde, par contre, est plus obscure. Qui se souvient de Jean Delion, alias Raf Vallet, alias Jean Laborde ? Pas grand monde et c’est dommage.
Chroniqueur judiciaire, grand reporter et romancier, il usina au mitan des années 60 une petite dizaine de romans populaires d’excellente facture.
Il y eu d’abord une série d’espionnage chez Plon, publiée sous son vrai blase, et dans laquelle un agent secret français s’opposait aux manœuvres machiavéliques d’une mata-hari nouvelle vague, Olivia – « tendre, cruelle, exquise ou sadique suivant les heures. » La cinecitta en fit un film d’espionnage fauché, Le Tigre sort sans sa mère, avec Roger Hanin et Margaret Lee. Laborde, lui, avait déjà rebondi à la Série Noire et donnait, sous le pseudonyme de Jean Delion, quelques romans noirs à l’humour de la même couleur.
Ainsi, ce Chérie Froide, dans lequel une femme du monde, authentique glaçon et monument de narcissisme cynique, décide de supprimer ses amants dans les cocktails littéraires, les réceptions mondaines et autres raouts huppés. Une goûte de cyanure versée en loucedé dans un whisky-on-the-rock et c’est plié, avec en prime l’assurance du crime parfait. L’aiguille dans une botte de foin. Allez retrouver un assassin silencieux parmi deux-cents autres suspects formant une même foule bruyante, pépiante et clabaudante.
La formule fait florès, et la meurtrière des émules. La voila secondée dans ses œuvres par un jeune romancier plus raté que maudit, croisement improbable entre Jean Isidore Isou et Jean-Edern Hallier, et qui souhaite liquider ses adversaires littéraires comme elle les hommes ne l’ayant pas fait grimper aux rideaux.
S’en suit un jeu de massacre aussi impitoyable que réjouissant. Le tout-Paris y passe, le gotha trépasse. Ministres, cinéastes, écrivains, journalistes, couturiers, starlettes, playboys, jet-setters, sultans. L’œil exercé aux pages mondaines du Paris Match d’antan en reconnaîtra certains – José Luis Villalonga, Mireille Darc, Eddie Barclay, Françoise Sagan.  Le roman est à clef mais sans ostentation.
Tout cela fini bien évidemment dans le chaos le plus total. La farce vire à la fantaisie ravageuse. Le cyanure n’était qu’une mise de départ que Jean Delion fait fructifier jusqu’au trinitrotoluène.
« Comment l’esprit vient aux filles ? » se demande-t-il en page 202.
Réponse de circonstance : « En liquidant les garçons. »


Chérie froide, Jean Delion
éditions Gallimard / Série Noire # 1145, 1967.

LA PRUNELLE DE L’ŒIL

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Nombreux sont ceux qui connaissent Marc Behm sans vraiment le savoir. Mortelle randonnée, le film, est passé par là. Inutile de s’y étendre.
Le roman, par contre, possède à mes yeux une valeur plus profonde. C’est le premier de l’auteur et tout ce que Behm aura à offrir par la suite s’y trouve déjà esquissé. Son héroïne préfigure La vierge de glace et La reine de la nuit, la faucheuse désabusée du diptyque Crabe / Et ne cherche pas à savoir, la tragédienne shakespearienne « entêtée et renfermée, froide et solitaire, indépendante. » Elle est ce puzzle incomplet dont les pièces s’imbriquent selon des logiques multiples et hasardeuses.

Ici camouflée en meurtrière floue et incertaine, elle se trouve prise en filature par un enquêteur vieillissant surnommé L’Œil – surnom aussi judicieux que roublard. Ce dernier, entièrement magnétisé par la jeune femme, la suit d’abord par fascination puis devient son ange gardien, lâchant la proie pour l’ombre, lâchant tout et partant sur les routes.

Roman surréaliste, assurément, même si le terme ne signifie de nos jours plus grand chose à force d’avoir été usé en tout sens.
Il n’en existe pourtant pas d’autres pour qualifier la grande voltige que Marc Behm, auteur térébrant, sut communiquer à ses œuvres pour pallier au trop peu de mystère des réalités de papier.
Forme instinctive se débâtant dans les mailles de la survie, son héroïne trace une ligne de vie toujours parallèle aux normes sociales tandis que l’Œil, rêveur définitif lancé sur ses pas, remonte simultanément le cours de son passé, s’évertuant à révéler la femme mystère comme d’autres traquent les boutons de rose.
Ensemble, communiquant télépathiquement mais ne se rencontrant jamais, ils cherchent les réponses à quelques questions essentielles – « Comment se fait la partage de la lumière ? La pluie a-t-elle un père ? De quel sein est sorti la glace ? »

Dans Nouvelles Hébrides, Desnos demandait « Qui est-ce qui, d’un geste, courbe vers les fleuves les canons et les sémaphores ? Qui est-ce qui noie sans pitié les prunelles dans les souvenirs alphabétiques ? »
Les livres de Marc Behm ont cette qualité. Ils sont cet espace mouvant où la poésie et le roman noir font l’amour, le chant de ruine des rêveries primitives et de la psychanalyse sauvage.
Les questions demeureront des énigmes. Les romans de Marc Behm aussi. Ils nous agaceront longtemps, de lecture en relecture, jusqu’à ce que tout se brise dans les flots tempétueux de la vie courante.

Mortelle randonnée, Marc Behm
Gallimard / Série Noire # 1811, 1981

AUDIARD Ô DÉSESPOIR !

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Je l’avoue, je suis loin d’être un fanatique du père Audiard. Le bonhomme aurait même tendance à me les briser menu avec ses manières de publiciste poujardo-argoteux éparpillant façon puzzle les beaux sujets d’adaptation cinoche en soupe au navet de luxe.
Par exemple, l’autre jour, j’ai maté La Métamorphose des Cloportes.
Une catastrophe.
À la décharge du gars Audiard, l’homme n’y officiait pas seulabre. Son mentor, le grand Albert Simonin, était aussi de la partie. L’aurait été mieux inspiré, celui-là, de se casser une patte plutôt que de s’attaquer à l’adaptation du bouquin de Boudard.
Après leur passage, aux deux ostrogoths, ça ne ressemblait plus à rien, cette confession d’un ex-taulard converti au saint-germanisme hussardifié, c’en devenait d’ailleurs atterrant.
Même Jimmy Smith, qu’entrave pourtant queudale à la langue de Le Breton, claviotait à la sinistre sur son orgue hammond, délaissant le mod-jazz exalté pour la marche funèbre de circonstance.
Brrr…
Ne nous fâchons pas, je l’ai vu, lui aussi, mais il y a de ça une sacrée paye. Le sujet, cette fois, est de Audiard himself. N’empêche, je n’y refoutrais pas mon jeton de mate avant longtemps.
J’en garde un souvenir assez tiède. Quelques moments marquants – principalement les minets british sur leurs mobylettes débiles – surnagent dans un océan de platitude typique à ce cinoche franchouillard comico-populaire et/ou (rayez la mention inutile) polardo-pontifiant dont le triste Lautner fut si longtemps le fer de lance le plus vaillant.
Du coup, pourquoi me farder le livre qu’Audiard en tira ?
Probable que je conçu la chose comme un dérivatif. J’étais alors en plein dans des lectures sérieuses, en vue de l’écriture d’un article encore plus sérieux, et il me fallait un polar rapidement torché pour décrocher un coup de ma besogne gambergeuse.
Ne nous fâchons pas passa par là. Je m’en saisi.
Je ne fus ni surpris, ni comblé, ni deçu. Le machin se lit comme on boit un litre de blonde en Forêt Noire.
Voila déjà une qualité certaine.
Ensuite, délesté des images mouvantes de Lautner, c’est vachement plus digeste.
Et si les expressions argoteuses ont (comme toujours chez Audiard) le systématisme facile – avec par endroits une restriction drastique du champ lexical (« Scratch ! Boum ! Plof ! ») – ce serait médire que de renier au larron une belle aisance dans le maniement de la plume.
Ne sont-elles pas un brin choucardes, les perles que je t’enfiles ?
Si fait.
Mais ce bouquin, que certains papetiers malhonnêtes vendent une fortune sur la toile, méritait bien qu’on lui tresse ce collier de rien du tout.

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Ne nous fachons pas, Michel Audiard et Marcel Jullian, Librairie Plon, 1966

ANDRÉ HÉLÉNA, EN COUPS ET DOULEURS

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Il y a deux André Héléna ; l’auteur et le scribouilleur. Le premier signait de beaux romans noirs et désespérés (comme Le demi-sel, Le bon dieu s’en fout ou Les flics ont toujours raison) et le second se fardait des polars de troisième catégorie rapidement usinés, aux ficelles grossières mais non dénués de charme.
C’est au second que l’on a ici affaire, celui qui tirait à la ligne en jouant à l’affranchi, la gouaille facile, l’argomuche de rigueur, emballant sans frime la came habituelle : les caïds, les barbeaux, les mignonnes et les caves.

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L’intrigue y est forcement aberrante – c’est le principe du polar swing de bas-étage.
Un truand, jalmince d’un concurrent lui ayant ravi le cœur de sa gagneuse favorite, flinguote les deux tourtereaux dans un bistrot de paname puis, histoire de tuer le temps et de remplir le reste du bouquin (à peine 130 pages, c’est du rapide), s’occupe de poivrer les ganaches qui ne lui reviennent point de quelques uns de ses contemporains.
Contemporains auxquels Fanfan la Douleur, héros de cette courte série qu’Héléna tartina en 53 pour le compte de l’éditeur-filou Roger Dermé, se retrouve mêlé à la scabreuse.
Ni caïd ni truand, notre héros. « Je suis trop généreux pour ça » nous explique-t-il avant de rajouter : « […] la politique, la police et le brigandage sont des boulots qui exigent de n’avoir pas de cœur. C’est sans doute pour ça que je ne deviendrai surement jamais riche. »
Lui serait plutôt redresseur de tort interlope, vengeur du mitan, le Saint chez les truands.
Tout ça rappelle une autre série qu’André Héléna signa à la même époque aux éditions de la Flamme d’Or, l’Aristo, mais en moins barbant.

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Bien évidemment, ce roman ne vaut le détour que pour les descriptions que dresse Héléna d’un Paris miséreux, nocturne, disparu à jamais.
Le rade d’un bougnat, les immeubles décrépits, un troquet à entraîneuses faussement rutilant et la rue, toujours la rue, avec cette asphalte humide sur laquelle se reflète la lueur des réverbères et qui nous mène, quelque sens que l’on emprunte, en dehors des grands axes.
Dans les zones, les terrains vagues, les quartiers gris.
Là, « ce ne sont que cheminées d’usines, dressées vers le ciel comme des canons de Titans, des murs de béton, avec, à perte de vue, des ‘Défense d’Afficher’ gigantesques.
De l’autre coté, de hautes maisons noires tournent vers nous leurs yeux aveugles.
Dire qu’il y a des mecs qui habitent là, au milieu des sifflets des trains, des sirènes d’usines et des fumées acides qui rongent les poumons.
Un brouillard sale et glacé pèse sur cet ensemble. »
Le cafard, encore et toujours.
C’était là que s’épanouissait, invariablement et jusque dans ses travaux les plus bâclés, la grâce terrible d’André Héléna.

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Roule pas ta mécanique, André Héléna
Éditions le Condor / Les aventures de Fanfan la Douleur # 2, 1953.

MYSTÈRE MAGAZINE # 335, 1975

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Aucun article n’a été publié sur le Müller-Fokker la semaine dernière et aucun ne le sera avant le week-end. La faute aux contingences et au quotidien.
Je profite par contre d’un moment de répit nocturnal pour combler le vide avec une couverture de l’édition française du Ellery Queen’s Mystery Magazine.
Rien de notable à bonir sur la chose. Ça ressemble à du Robert McGinnis et c’en est probablement.
Maintenant, si quelqu’un possède d’autres informations, qu’il s’empresse de nous édifier, la section commentaires du blog est là pour ça.
Et puisque nous y sommes, j’en profite pour annoncer la couleurs des prochains billets. On y causera donc d’André Héléna, de Nick Carter, d’espionnage sixties, de Jean-Pierre Enard et de pornographie vampirique.
Entre autres joyeusetés.

PAS DE QUOI S’EN BARBOUILLER LE BÉNARD…

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MAUVAISES PASSIONS (EVIL ROOTS), WALTER UNTERMEYER JR. UNIVERSAL PUBLICATION / S.E.P.U., 195?

J’ai traîné mes guêtres pendant cinq bonnes berges à Bruxelles, hantant les puces du jeu de balle, la librairie Pêle-mêle, Nuit de Chine, Les petits riens, tout ces hauts lieux de perditions pour le bibliomane désaxé que je fus (et resterait éternellement) sans jamais tomber sur ce bouquin. Non. Jamais. Il a fallu que, deux piges plus tard, après m’être soigneusement rapatrié en France histoire de me désintoxiquer du bicky burger, de la westmalle triple et des filles en papier glacé, je tombe sur ce bidule au fin fond d’une bouquinerie d’Alès.
Alès, rien que ça, déjà, t’as des frissons. Une ville peuplée de ploucs pathologiquement faibles et d’abrutis consanguins, maçons la semaine et rugbymen le dimanche. Je pense très sincèrement que rien de fondamentalement bon ne peut sortir de ce trou paumé et pourtant, pourtant, on y déniche une bouquinerie, 24 rue de la république, en plein centre ville. Pour exemple, Béziers, qui est un bled à peu près aussi flippant qu’Alès avec son maire psychotique et sa faune de désœuvrées ultra-pauperisés buveurs de maximators tièdes, eh bien Béziers n’a plus de bouquineries depuis belle lurette. Et d’ailleurs, puisque j’en suis arrivé à ce type de considérations, les bouquineries qu’on y trouvait auparavant était approximativement aussi craignos que la ville elle-même, c’est dire l’angoisse.
Bref, tu vas me bonnir que je m’éloigne du sujet et je te rétorquerai que je rempli, nuance. Car ce bouquin, je ne l’ai pas lu. Négatif. J’ai beau être capable d’absorber des quantités assez incroyables de machins franchement peu commodes voire farouchement déglingués, ce bidule là était au dessus de mes capacités lecturales. Suffit d’ailleurs de se farcir le premier paragraphe pour comprendre ma douleur :

« Anne Sickles fit une corne à la page de son livre avant de le poser à côté d’elle. C’était un roman passionnant. Elle venait de finir le chapitre où le jeune tueur vient de séduire la fille sur la banquette arrière de la voiture. C’était vraiment excitant et stimulait son imagination. Elle espérait que Fred rentrerait tôt à la maison et ne serait pas trop fatigué… »

Non, vraiment, ce n’est pas possible. Surtout que Fred rentre tard, complètement vermoulu, le drapeau en berne, popol au placard et que du coup, la nistonne, cette petite partie de jambes en l’air qu’elle se prévoyait avec son jules, elle peut y faire une croix dessus, et toi itou.
Alors, pourquoi est-ce que j’en cause, de cette saloperie ? Trois raisons. D’abord, parce que ce fut imprimé à Bruxelles, probablement dans la seconde moitié des fifties (le livre n’est pas daté) et pour le compte d’une obscure maison d’édition Belge, la Universal Publications.
(Il faudra un jour sérieusement se pencher sur les quelques enseignes crapuleuses de littérature populaire qui fleurirent après-guerre en Belgique.)
Ensuite, parce que ce titre fut piraté à deux reprises par notre filou favori André Guerber – la première fois en 1960, même titre, même nom d’auteur, numéro 8 de la collection Cristal des éditions du Champs de mars, et la seconde fois en 1963, aux éditions Bel-Air, collection Détective Pocket numéro 3, sous le titre de Donne-moi cette femme, signé William Ard et amputé de 5 bons chapitres. Sacré Guerber !
Et enfin, si j’en cause, c’est tout simplement pour sa première et quatrième de couverture qui reprennent à l’exactitude la maquette du paperback US, chose extrêmement rare – voire unique – dans l’édition francophone.

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Tout ça pour ça, donc ? Oui, tout ça pour ça. Mais comme disait l’autre : la prose, faut que ça déjectionne. Et ça m’emmerderait de le faire mentir.

ENFER ET CONTRE TOUT

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IL GELE EN ENFER, ELLIOTT CHAZE
GALLIMARD / SÉRIE NOIRE # 196, 1954

Ouvrons le ban par une généralité : Il gèle en enfer est bien ce fameux Série Noire dans lequel une femme fatale à loilpé prend un bain de biftons – moment saisissant s’il en est puisque combinant en un flash tous les motifs déviants du roman noir – sexe, mort, argent, voyeurisme, frustration, folie :

« Elle était assise sur le plancher, toute nue, au milieu d’un tas de billets verts. […] Elle ramassait les billets à pleines mains et se les laissait retomber sur la tête de telle sorte qu’ils glissaient sur ses cheveux couleur crème, puis sur ses épaules et sur son corps. Sa bouche laissait échapper un son qui n’avait rien d’humain. C’était comme un hurlement assourdi, comme un long sanglot mêlé de rire. Sans fin. Le sanglot et la pluie de billets. Les billets qui glissaient le long de son corps rigide.
Elle ne se rendit même pas compte que je la regardais.»

Mais Il gèle en enfer est avant tout, comme nombre de ces polars U.S. importés en France au cours de la période cartonnée et à jaquette de la S.N., un constat violent sur le capital et la valeur morale que l’on accorde aux rapports sociaux en découlant.
Ici, le narrateur, las d’une existence à trimer pour survivre, désire soustraire sa force de travail en montant un casse définitif – casse qui, pour le coup, passe par une nouvelle plongée dans le monde du turbin à la chaîne afin d’en financer la mise en œuvre. On n’en sort pas, on n’en sort jamais. Le héros et sa vamp de compagne non plus, bouffés par les mécaniques désirantes, se déchirant et s’étreignant, fuyant sans cesse et finissant (mal) dans un délire paranoïaque total et enneigé. Un certain chantre du néo-polar qualifiait ce roman de « perle», j’ai envie d’augmenter la mise et d’écrire « diamant.»

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