LE DRAGUEUR FRANÇAIS

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La galanterie populaire a longtemps affiché une prédilection pour les métaphores maritimes.
Bien avant de désigner un laideron, le thon signifiait une « fille facile » et la drague, un filet de pêche dont l’armature métallique permettait de ratisser large. Draguer un étang ou un cours d’eau revenait à récolter aussi bien mollusques et poiscailles qu’immondices en tout genre. Il convenait ensuite de trier le bon grain de l’ivraie.
En argot, le terme signifia d’abord « roder » ou « battre du terrain pour trouver quelqu’un ou quelque chose. »
À la fin des années 50, ce « quelqu’un ou quelque chose » se vit réduit à la seule cible féminine et le dragueur, appellation popularisée en 1959 par le film éponyme de Jean-Pierre Mocky, devint ce séducteur des lieux publics officiant à la sauvette et nanti d’une triste réputation.

Dans son Guide du parfait Dragueur, Alain Ayache fait l’impasse sur les origines lexicales de sa discipline favorite. Tout juste note-t-il que, selon le Petit Larousse Illustré, le dragueur est « un homme qui exerce sa profession en profondeur. »
Pourtant, dans cette activité, « tout est affaire de baratin. » La profondeur du dragueur se résume aux apparences. L’adepte de ce type de braconnage n’a que du vent à offrir et, si il souhaite réussir dans ses manigances sentimentales, la légèreté demeure son principal atout.

Le compliment s’applique d’ailleurs à ce guide, que l’on s’imaginait de prime abord plutôt balourd.
Si l’auteur prise assez peu le quartier Saint-Germain, il exhale de son ouvrage un léger parfum Nouvelle-vague. Les aspirants Antoine Doinel apprécieront. Lire ce guide, c’est retrouver une époque où l’absence de sérieux présidait favorablement aux basses manœuvres de séduction.
En parfait von Clausewitz des yeux de velours, Alain Ayache détaille ainsi les divers aspects de la piraterie cordiale – abordage, baratinage, finissage – avant de longuement se pencher sur la géographie toute parisienne de cette activité.
Dans la partie « drague des rues, » le lecteur apprendra que la sortie du Concert Mayol (rue du Faubourg-Saint-Denis) est un plan d’enfer (« Allez-y vers minuit moins dix, voiture absolument indispensable. Facilité de séduction inimaginable. ») – mais il convient de ne pas négliger des endroits plus communs, comme les Champs-zé sur lesquelles « 14.200 femmes passent et repassent chaque jour entre 17 et 19 heures. »
Néanmoins : « seuls quelques tronçons sont rentables, » comme l’angle de la rue de la Boétie et rue du Colisée, fréquenté « par des flâneuses… facilement abordables. »

Viennent ensuite, pour ceux qui, aux transports pédestres, préfèrent la station assise, la drague de bars, cafés et salons de thé et surtout, le gros morcif de ce guide, la drague en boite de nuit.
Chaque club de Paname s’y trouve détaillé à l’aide d’une mince grille symbolique : prestige de l’endroit, beauté et genre des femmes qui le fréquentent, facilité avec laquelle on y lève.
Le Crazy-Horse Saloon est recommandé aux débutants (« s’y rendre vers 23 h 30 »). Le Club des Champs-Elysées est un « vaste champs d’action », tout comme le Club Écossais où l’on « flirte à gogo. » Le prix des consommations oscille entre 700 et 1 000 anciens francs. Le samedi est favorable au Trois Maillets, le dimanche au Château du Maine et l’on fait « des affaires après deux heures du matin » au Puerta del Sol.
À 18 km de Paris, au Sabretache, « la tendresse s’obtient avec une pièce de 50 francs dans le juke-box. » Quant au Kilt, il propose 18 minutes de cha-cha-cha et « beaucoup, beaucoup d’anglaises. »

Le guide se conclut justement par l’étude de quelques cas particuliers : la milliardaire (« consécration suprême pour tout modeste dragueur »), la provinciale (qui « n’est pas toujours une fille aux joues rougies par l’air vivifiant de la campagne, aux doigts épais, aux chaussures larges, à l’œil éteint, au rire niais ») et enfin, les étrangères.
Vous y apprendrez que les anglaises disent « plus facilement ‘yes’ que ‘no’ » ; que les allemandes demeurent « aussi sûres que les Volkswagen » ; que les américaines sont à la drague « ce que le homard flambé à l’alcool peut être à un bon repas. »
Le dragueur aime les généralités. Cela aussi témoigne de sa parfaite absence de profondeur.

L’auteur remettra le couvert six ans plus tard avec un Guide du Play Boy chez Belfond ; puis devint patron de presse. On lui doit un fameux quotidien hippique, Le Meilleur, et deux magazines bien connus des ménages français : Réponse à tout et Questions de femmes – titre de circonstance.

Quant à la drague, elle connut deux autres spécialistes littéraires : Alain Paucard avec son Guide Paucard des filles de Paris (1983) et Alain Soral avec sa Sociologie du Dragueur (1996).
Voila qui confirmera, aux yeux de certains, l’aspect franchement douteux de cette pratique sportive et libidinale en milieu urbain.

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Guide du parfait Dragueur, Alain Ayache
Éditions Pierre Horay, 1960

LA SOUPE AUX SCHULTZ

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Si, selon Héraclite, on n’entre jamais deux fois dans un même fleuve, il est par contre parfaitement possible, dans le registre de la filouterie littéraire, d’ingérer à de multiples reprises la même soupe.
Ainsi, ce premier roman de George Maxwell, Laboratoire de mort lente (C.P.E. / Contre-espionnage # 7, 1952), que je pensais ne pas avoir lu alors que je me l’étais déjà bien fadé trois ans plus tôt sous un autre titre, signé d’un autre pseudonyme et publié chez un autre éditeur.

George Maxwell, l’amateur de roman de gare le connait surtout pour des séries de polar violents et énervés dans lesquelles des femmes aussi fatales que déterminées – La môme Double-Shot, Miss One-Shot, Miss Luger, le Jaguar, Miss Bomb Baby – dament le pion aux traditionnels gangsters et détectives privés du hardboiled à l’américaine.
Mais avant de se faire un nom dans le registre bien particulier du sexy-noir, Maxwell signa une poignée de récits d’espionnage plus traditionnels, inspirés par le succès des Lemmy Caution de Peter Cheney : Espions à Frisco, Alerte aux F.B.I., Tous des pourris (qui, si mes souvenirs sont bons, donne plutôt dans le pastiche de James Hadley Chase) ou bien encore ce fameux Laboratoire de mort lente.

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Dans ce roman, l’agent secret Max Baker, matricule X.107, est envoyé en Autriche afin d’enquêter sur la mystérieuse disparition de deux collègues du service. Enquête peu folichonne. Baker pratique un espionnage pédestre et campagnard, effectuant ad libitum des aller-retours entre la cahute en bois de son correspondant autrichien et la louche usine hydraulique en construction qui abrite sous ses fondations le laboratoire secret des méchants S.S.
En bon pithécanthrope du bouquin d’action, Baker enchaîne aussi les bagarres, transformant à coups de poing et de pied le visage de ses adversaires en « pâte molle » puis les questionnant en leur brûlant les oreilles avant de s’en débarrasser d’un coup de surin dans la nuque, méthode qu’il prise pour son aspect parfaitement indolore (« […] le S.S. n’eut même pas le temps de réaliser qu’il s’en allait tout droit au Paradis des Waffen. »)
Afin de relancer un brin l’intérêt du lectorat somnolent, apparaît dans le dernier tiers une aguichante fraülein nazie, « bête sanguinaire et détraquée, capable du pire avec un tranquille assurance et, peut-être, une singulière inconscience. »
Max couche avec elle puis la torture en sacrant « saloperie de gonzesse ! » – c’est le passage le plus chouette du livre – avant de conclure son aventure par une course poursuite en Mercedes et un dynamitage en règle du labo des méchants nazis.
Emballé, c’est pesé.

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Tout cela, je l’avais donc déjà lu courant 2015. Le roman s’appelait alors Appels inconnus, était signé Paul Martin, avait paru en 1959 dans la collection Le Caribou d’André Martel.
Max Baker s’y appelait Guy Robin, « l’as du S.R. français, » et l’action se déroulait non pas en Autriche mais en Allemagne. Le premier chapitre était sensiblement différent. Le reste coulait à l’identique, avec parfois un peu plus d’alcool dans les veines.
Dans ma note pour ce blog, j’écrivais alors : « c’est une espèce de rejet des éditions du Trotteur, de ces bouquins à la George Maxwell période Double-Shot mais en avorté, en pas bien fini, un bras en moins et la tronche en vrac. »
Inconsciemment, j’avais tout juste.
Reste maintenant à dénicher d’autres Maxwell camouflés.

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En fouillant dans ma collection de Caribou, je tombe sur Mission tragique, signé Red Keller.
Le résumé, au dos du bouquin, vend la mèche dans le style brinquebalant habituel : « San-Francisco. Les Chinois pullulent, les espions beaucoup trop – le F.B.I. s’inquiète et dépêche un de ses meilleurs agents : Duke – Mais voila, le nid de ces espions semble être la légation chinoise elle-même – alors c’est pas du tout cuit […] »
Au contraire, c’est du réchauffé. On reconnait là Espions à Frisco, le premier roman d’espionnage que Maxwell signa aux éditions du Trotteur de Roger Dermée.
Exactement comme pour Laboratoire de mort lente / Appels inconnus, le chapitre introductif diffère légèrement et le nom de l’espion change. Pour le reste, c’est du kif.
Toujours au catalogue du Caribou, se trouve un second bouquin signé Red Keller : Radar inconnu. Ne l’ayant pas dans mes cartons, je ne peux que spéculer. S’agit-il d’Alerte au F.B.I., le second espionnage de Maxwell chez Dermée, ou bien serait-ce un inédit ?
Mystère…
Demeure surtout une interrogation quant à l’origine de ces recyclages : George Maxwell, de son vrai nom Georges Esposito, en était-il l’artisan ou bien ceux-ci furent effectués par ses peu scrupuleux éditeurs, messieurs Dermée et Martel, et sans que l’auteur n’en soit informé ?
Pour le coup, il sera duraille d’avancer une réponse…

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(La soupe coule à flot. Ci-dessus, une autre édition d’Espions à Frisco : Ça barde à Frisco, signé Ernie Lane. Éditions Bellevue, collection Les grands romans franco-américain # 6, 1973.)

LE COIN DU CONSOMMATEUR

INTOXEXPORT

Les éditions Promodifa occupent une place à part dans l’histoire de la littérature virile.
Si les universitaires tendance barthésienne connaissent le degré zéro de l’écriture, les auteurs de chez Promodifa, taupes modèles du style populo-laborieux, préféraient usiner au niveau moins trois.

Actif au cours des années 70, cet éditeur filouteux pratiquait un mélange de romance brutale (polar, espionnage ou récit de guerre) et de pornographie maniérée façon garçon-boucher mais d’où se trouvait bannie toute référence directe au pénis et au vagin, aux joyeuses et au tirelingue, à popol et à pollux.
En lieu et place des parties incriminées, l’auteur bricolait de réjouissants fourreaux soyeux et/ou humides que venaient percuter des glaives de chair brûlante et autres turgescences en folie.
Dans un précédent billet, j’écrivais (on est jamais mieux cité que par soi-même) : « Promodifa, c’est le tigre dans votre moteur. Mesdames : le chibre dans votre moiteur. 192 pages d’un plaisir pur et intense. Même lorsque ce n’est pas bon (et ce n’est jamais bon !), ça fait du bien. »
Nouvel exemple aujourd’hui avec le numéro 16 de la collection Mystérotic : Intox-export, signé John Lee – un pseudonyme de Michel Grebbel, l’un des deux auteurs-phares de chez Promodifa, responsable à lui tout seul d’une bonne moitié de la production maison.
Et pour le coup, je vais donner dans la nouveauté, cambuter la formule habituelle, analyser ce machin en une lecture chapitre par chapitre. Voila qui fait méchamment moderne, radicalement dans le vent, j’ai envie de dire : aussi disruptant qu’innovant.
Alors, accroche tes miches pendant que j’incube du ciboulot because, ça va diffracter !

CHAPITRE 1. Jim Hackman, « un fieffé coquin totalement dénué de scrupules, » contemple le port de Hong Kong depuis la baie-vitrée de son maousse burlingue de trafiquant d’opium plein d’oseille. Entre alors sa secrétaire, Tien Hung, une vietnamienne de seize ans encore vierge. Pris de cette subite inspiration qui se traduit par une raideur vers l’aine (dixit Rimbaud), Hackman entreprend gaillardement la môme, histoire de reléguer au rayon pertes et fracas le berlingot de cette dernière.
« (…) les vietnamiennes étaient peut être moins expertes en amour que les Chinoises mais (…) elles avaient par contre la réputation d’être plus vicieuses. »
Nous n’en saurons pas plus car : « (…) il s’apprêtait à ouvrir sa braguette lorsque le vibreur de l’interphone l’interrompit. »

CHAPITRE 2. C’est un agent ripoux des Narcotiques qui demande une entrevue. Il a des informations à monnayer. Une fois l’importun évacué, Hackman reprend sa petite affaire là où il l’avait laissé. Et cette fois, c’est la bonne. Tien Hung se fait débrider.
« Pestant de la trouver si étroite, il dut batailler pour arriver à faire penetrer son énorme bourgeon dans la fragile corolle. »

CHAPITRE 3. Le héros entre en scène. Dans un Boeing 747 à destination de Hong-Kong, Richard Hamilton, agent du FBI chargé d’enquêter sur les agissements d’Hackman, drague une journaliste anglaise, blonde et ravissante. Les toilettes de l’appareil étant hors-service, ils ne peuvent concrétiser leur flirt. Le lecteur ronge son frein.

CHAPITRE 4. Arrivé à Hong-Kong, Richard rencontre Tien Hung et lui propose un rencard galant à la cantoche de l’hôtel Hilton. Son frein passablement rongé, le lecteur s’attaque à la boite à vitesse. L’auteur recevra-t-il ce subtil message ?

CHAPITRE 5. Réponse affirmative. Le dîner aux chandelles s’avère fructueux. Richard invite Tien Hung à monter chez lui – et ce n’est pas pour sucer des glaçons ou mater des estampes. « Tout en la caressant avec une douceur infinie, il pénétra sans hâte dans le sanctuaire palpitant, s’enfonçant avec précaution dans l’étroit fourreau, remontant lentement jusqu’au fond du calice. »
Contrairement au méchant, notre héros est un vrai gentleman.

(coupure publicitaire)

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(fin de la coupure publicitaire)

CHAPITRE 6. Richard enquête sur Hackman pendant huit longues pages puis croise la journaliste anglaise du chapitre trois. Ils échangent alors des banalités romantiques super-chiantes pendant quatre pages sans même se rendre compte que la vie est courte, que chaque seconde compte, que le temps perdu ne revient plus, bref, qu’ils feraient mieux de s’envoyer en l’air illico. Raté. « Il alluma une cigarette en se traitant d’imbécile. »

CHAPITRE 7. Richard est mélancolique. Il boit du ouiski. Il s’emmerde vigoureusement. Nous aussi. Heureusement, Tien Hung débarque. L’asiatique connaît la musique. Elle libère « le mâle organe de ses entraves, le faisant jaillir au dehors entre ses doigts agiles. » L’alexandrin n’était pas loin et Richard se trouve « ébloui par les enivrants frôlements de cette étrange prière. »

CHAPITRE 8. Veuillez patienter – ne quittez pas – un correspondant cherche peut-être à vous joindre.

CHAPITRE 9. Le premier coup de feu est tiré. Nous sommes en page 131. Qui dit mieux ?

CHAPITRE 10. L’auteur met le turbo. Richard est traqué par les méchants. Tien Hung se fait kidnapper. N’ayant plus sa mousmé sous la pogne, le héros s’envoie la blonde journaliste des chapitres trois et six.
« – Ooooh !… Richard… gémit-elle en s’ouvrant davantage. Si tu savais… si tu savais comme j’en avais envie… »

CHAPITRE 11. Tout ragaillardi, Richard repart au schproum, fout le rif à des jonques remplies d’armes et de schnouf puis sauve Tien (qui vaut mieux que deux tu l’auras) des griffes des méchants, tous kaput. Le lecteur est heureux, le roman est fini.

BILAN. On peut s’avouer déçu. Vingt-cinq pages de gambettes en l’air sans fantaisies, deux molles fusillades, une vague course-poursuite ; ça fait pas lerche. Le roman manque cruellement d’action. C’est du Promodifa service minimum. Néanmoins, avec un prix de vente en Emmaüs et vide-grenier tournant aux alentours de 50 centimes d’euros (auquel il faut rajouter le prix d’un pack de kronenbourg, soit approximativement 3 euros 42), nous aboutissons à un coût de revient d’environ 0,02 centimes la page.
Si l’on compare avec une sortie récente de chez Gallimuche, par exemple le dernier Jean d’Ormesson qui, lui, coûte 6 centimes la page (et sans les kronenbourg), il n’y a pas à tortiller : Promodifa l’emporte haut la main.
Bref, pour faire court, en abrégé des agrégés : C.Q.F.D.


Intox-export, John Lee
éditions Promodifa / Mystérotic # 16, 1975.

PLAISIR DES YEUX : VAMPIRELLA

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« Comment passer sans transition du poème en prose au bazooka ? » se demandait André Hardellet dans Le parc des archers.
Mais la transition est-elle nécessaire ? Poème et Bazooka ne sont-ils pas les deux faces d’un même concept ? Souvenons-nous de l’anachorète de Sils-Maria, Frédéric N., qui déclarait dans Ecce Homo : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. »
Et Vampirella, dans tout ça ?
Vampirella, c’est de la bombe.

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Ou plutôt : c’était.
Car si la production de nouvelles aventures se poursuit encore aux U.S.A., avec des innovations souvent discutables, il convient d’évoquer Vampirella au passé. L’age d’or de la fille de Drakulon est figé dans le marbre de ces années soixante-dix doucement psychédéliques, gentiment horrifiques, qui voyaient contre et pop cultures résonner tous azimuts et Barbarella se découvrir des petites sœurs peu farouches aux quatre coins du globe.

Jamais avares en produits de substitution, les états-unis lui déléguèrent ainsi une lointaine cousine, comme en témoigne l’aphérèse « ‘rella » de son nom.
Ses créateurs, l’éditeur James Warren et le scénariste Forest J. Ackerman, en eurent l’idée après avoir vu le film de Roger Vadim, définitivement marqués par une Jane Fonda aux costumes signés Paco Rabanne, dont cette robe expérimentale mêlant cotte de mailles, pièces en plastiques et rectangles d’aluminium.

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Moins étoffé, le costume de Vampirella a lui-aussi sa petite histoire. Imaginé et dicté au téléphone par l’auteur de bédé undergrounde et féministe Trina Robbins au peintre heavy-metalesque Frank Frazetta.
Le mariage de nitro et glycérine.
Mais la filiation avec l’héroïne de Jean-Claude Forest s’arrête là.
Barbarella explorait la galaxie, Vampirella fit le trajet à rebours. Venue de l’espace, elle échoue sur la terre, bien décidée à y combattre sa nature de vampire – elle a juré de ne jamais boire de sang humain – et le dieu du chaos, dont les attaques menacent la réalité. Tout cela peut sembler un brin guindé mais les scénarios d’Archie Goodwin demeurent légers, évitent tout second degré, et le charme opère.
Le désespéré aime les images naïves, n’est-ce pas ?

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D’autant que les images sont l’œuvre du dessinateur espagnol José Gonzalez. Un trait précis, maniéré, des flamboyances baroques et un goût pour les planches fracturées. Ce qu’il y perd en efficacité narrative, il le rattrappe en fulgurances graphiques. Certaines cases sont à tomber raide. On se croirait chez Jess Franco, avec ses excès de zoom, ses faux-raccords, ses plans effectués dans l’urgence mais qui n’arrivent pas à démentir la beauté de l’ensemble. Si elle n’était pas morte prématurément, on aurait d’ailleurs très bien pu imaginer Soledad Miranda, l’actrice fétiche du réalisateur de Vampiros Lesbos, interpréter Vampirella au cinéma.
L’éditeur américain, grand gamin yankee bercé aux bombes anatomiques, rêvait plutôt à Raquel Welch ; puis fini par demander à Barbara Leigh quelques séances de pose pour ses couvertures.
Ça n’alla pas plus loin.
Tant pis.

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En France, Vampirella fut traduite et diffusée en kiosque par Publicness de 71 à 76, puis brièvement par les éditions du Triton.
Dans l’ours, en page trois, on retrouve des anciens de Midi-Minuit Fantastique (Michel Caen) et des futurs de la Brigandine (Jacques Boivin, Jean-Pierre Bouyxou) ou des Humano (Dionnet) mais aussi un fasciste égaré (Serge de Beketch) et son âme damnée, Jean-Marc Loro, dont il faudra un jour redécouvrir les histoires de Sweet Délice qu’il donnait à la même période chez Pilote.
Dans le courrier, les lecteurs marquent leur enthousiasme (« chère Vampi (…) le graphisme de tes bandes atteint maintenant à une finesse et une unité remarquable, une telle richesse artistique et plastique ne se trouve nulle part chez tous tes sanglants concurrents. ») mais demandent surtout des reproductions de photos de films d’horreur. L’étrange créature du lac noir jouit d’une cote peu commune. Tout comme le Dracula de la Hammer.
La rubrique attribuée à nos cinéphages du bis s’intitule L’écran des maniaques et se retrouve dans les autres magazines que Publicness importe de chez Warren, Eerie et Creepy.
Dans le numéro 17 de ce dernier (février 1973), Christophe Gans, 13 ans, résidant à Antibes, se voit gratifier d’une photographie pleine page du Voyeur de Michael Powell.
Il y a un début à tout.

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Et une fin à ce billet.
Ainsi, au dos de chaque numéro, se trouvait cette réclame sur laquelle une Vampirella hiératique pointait du doigt son lectorat et lui disait : « Même si vos piles de Creepy et Eerie montent jusqu’au plafond de votre crypte, même si vous avez les premiers numéros de tous les Monster-Magazines, votre collection n’est rien s’il vous manque un seul numéro de Vampirella ! Dépêchez-vous de les commander, demain il faudra vous battre pour les obtenir ! »
Les collectionneurs à l’affût, prêts à tout lâcher pour cette proie de papier, n’oseront prétendre le contraire : La fille de Drakulon avait bien raison !

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Ci-dessus :
Vampirella / Tout en couleur, éditions du Triton, 1980, couverture de José Gonzalez pour le # 75 (US), 1979.
Vampirella # 19 (US), Warren publishing, septembre 1972, couverture de José Gonzalez.
Vampirella # 11 (FR), Publicness éditions, juillet 1973, couverture de José Gonzalez pour le # 24 (US), 1973.
Vampirella # 22 (FR), Publicness éditions, avril 1976, couverture d’Aslan pour l’Annual 1972.

ANDRÉ HARDELLET, REMÈDE CONTRE LES TEMPS PRÉSENTS

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Bien avant d’être exercée en ligne et gratuitement par des individus aux motivations aussi confuses que post-modernes, la censure était une activité dont se chargeait l’état avec un zèle tout proverbial.

En 1973, l’écrivain André Hardellet en fit les frais de façon assez sinistre. Celui au sujet duquel Guy Dupré notait fort joliment « écrivain mineur si l’on ajoute : de grand fond » tissait dans son ultime roman Lourdes, lentes… un chant d’amour à ces femmes que Maillol se plaisait à sculpter.
Lourdes, lentes, Hardellet les aimait ainsi ; corpulentes.
Dans ce livre, troisième et dernière exploration romanesque de ces rivages incertains où se récolte l’or du temps, Stève Masson, un double de l’auteur, raconte son initiation charnelle à l’entrée de l’adolescence par Germaine, une jeune fille de vingt-deux ans, lourde, lente.
« On ne fait pas l’amour » y écrit Hardellet, « c’est lui qui vous fait. »

Présidée par Mr. Hennion, la XVIIe chambre correctionnelle ne vit pas les choses de la même façon. Lourdes, lentes... fut condamné pour « outrages aux bonnes mœurs par la voie du livre » – le roman étant, selon ces chancres de la loi, « qu’un prétexte à des descriptions scabreuses. »
Dans son Histoires de censure, Bernard Joubert détaille sur plus de six pages tous les griefs émis à l’encontre du texte d’Hardellet.
Lui qui s’imaginait chasseur d’Horizon voyait le sien réduit aux dimensions d’un procès verbal. Gifle aussi cinglante que cruelle, à l’image du président Hennion ordonnant à l’auteur de retirer les mains de ses poches : « Cessez de vous tripoter, monsieur Hardellet. »

Dans Mes ports d’attache, Louis Nucéra évoque « un enfant de cinquante-huit ans » pleurant face aux juges. « L’écriture lui avait permis d’assouvir ses ardeurs, de les magnifier, d’en reculer les bornes. Dans la bouche d’un magistrat citant des passages, la poésie avait fichu le camp. »
Condamné la même année pour son Château de cène, Bernard Noël parlait d’« outrage aux mots » et de « sensure. » Car dans la bouche des magistrats, le sens aussi avait fichu le camp.
Au lendemain de la condamnation, et quelques mois avant de calancher, André Hardellet écrivit à son ami Hubert Juin : « ce qu’ils entendent punir en moi (…) est avant tout une manière d’être, de sentir, un style d’existence qui restera toujours très au-dessus de leurs moyens. »

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Ce style d’existence, Hardellet en avait donné un aperçu dans son précédent roman, Le parc des archers.
Publié sans grand succès en 1961, ce récit d’anticipation rêveur s’attache aux pas d’un écrivain recherchant un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens pour nier l’époque émolliente et factice qu’il se voit contraint à arpenter. Le présent lui apparaît comme « une lente et sournoise dégradation (…) du bonheur et de la volonté du bonheur » et ses contemporains comme « un peuple nourri de minces équations, de mots d’ordre, de slogans, qu’il s’agît de métaphysique ou de lames de rasoir, de poésie ou d’appareils ménagers. »

« La spontanéité n’avait plus cours. (…) Les poncifs traditionnels : adaptez-vous, vivez avec votre époque, etc. servaient toujours d’attrape-nigauds avec un succès désarmant. Les bons apôtres citaient Rimbaud, affirmant qu’il faut être résolument moderne, mais négligeaient une autre phrase, gênante, du même poète : ‘Nous ne sommes pas au monde. La vraie vie est absente.‘ »

Chez nos censeurs actuels, tous très connectés, tous très très modernes, la vraie vie aussi semble absente.
Récemment, une jeune américaine férue de citations motivationelles (sic), de management et de finance en ligne, demandait à un musée new-yorkais le retrait d’une toile de Balthus.
La sensualité de cette œuvre n’était pas sienne, n’était surtout pas convenable (et l’imagine-t-on, cette jeune américaine, lisant les livres du frère de Balthus, Pierre Klossowski ?) ; donc cette œuvre se devait d’être effacée des murs, éloignée des regards et questionnée, comme d’autres questionnent des délinquants, avec les méthodes qu’on leur connaît.

De fait, il est intéressant de noter que ces activistes ignares qui demandent le retrait d’un Balthus ou d’un quelconque préraphaélite, ces aimables touristes d’un culturel qu’ils souhaitent lisse et organisé comme un brunch de salades détox, substituent à la notion de censure une soi-disant « invitation au débat. »
Que leur débat débute par une interdiction ne semble pas les déranger outre mesure.
Paradoxe peu étonnant si l’on considère que leurs réflexions naissent et se développent, pour l’essentiel, sur des fils d’actualité aux entrées limitées à deux-cent quatre-vingt caractères et ne voyant pas plus loin que le bout de leur mot-balise.
Ainsi s’exerce une pensée en réduction, une pensée lyophilisée.
Ajoutez de l’eau, vous obtenez des grumeaux.

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Il est certain qu’André Hardellet, largement réédité chez Gallimard, ne sera jamais plus condamné, ni même invité au débat et questionné par ces vivants-morts que la chambre d’écho de l’instant même consume inlassablement. Mais cela demeure un détail tout à fait mineur dans le paysage clos et rectangulaire qui est le sien depuis plus de quarante ans.
Plus inquiétant par contre est l’état de notre propre paysage.

Comme ne cesse de le répéter Annie Le Brun, « on ne peut douter que la dévastation de la forêt naturelle va de pair avec celle de la forêt mentale. »
Ainsi, du béton qui englouti l’équivalent d’un département français tous les sept ans à l’addiction technologique poussée jusqu’à l’effacement de toute zone grise, de la disparition programmée d’espèces entières d’oiseaux à ces villes qui ne répondent plus qu’au double impératif commercial et répressif, on ne s’étonnera guère que le paysage extérieur général augure chez certains d’une intériorité peu désirable.
De là à l’accepter, voire à simplement s’en accommoder, il n’y a qu’un pas ; puisque nous y vivons, avec eux, dans cet extérieur même où s’exprime leur intérieur.

Je repense à ce moment où, dans Le parc des archers, Stève Masson apparaît. Le roman semble alors (à moins qu’il ne s’agisse d’un leurre du temps et de l’espace) faire suite aux événements du précédent, Le seuil du jardin.
Ancien peintre à succès, Masson a désormais tout perdu, l’horizon et le bonheur. Devenu clochard et rendu à moitié fou par des expériences passées autant que par les temps présents, il évoque dans ses rares moments de lucidité cette saison où il peut s’étendre de tout son corps comme de tout son imaginaire : l’été.
Pour nous, malheureusement, l’hiver ne fait que commencer.


Ci-dessus :
Le seuil du jardin, chez Jean-Jacques Pauvert éditeur,
collection Les Indes Noires # 3, 1966
Le parc des archers, chez Jean Jacques Pauvert éditeur, 1977
Lourdes, lentes…, chez Christian Bourgois, 10/18 # 1164, 1977

TOUT VIEUX TOUT FEMME

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Une antiquité de 1938, rééditée en 52 et prenant alors une certaine valeur aux yeux du bibliophile moderne : sa couverture est illustrée par René Brantonne. Je pourrais m’arrêter là. Inutile de s’appesantir. Mais l’inutile demeure chez moi un vice privilégié ; je me fends donc de quelques précisions.

La femme et l’amour est une courte étude « médicale et morale » qui pose, dans un style plutôt poussiéreux, la question de « l’orgasme vénérien chez la femme, » avant de s’attaquer à la problématique de l’amour.
Qui est-il, que veut-il, quels sont ses réseaux ?
Cioran disait de l’amour qu’il est la « rencontre de deux salives… Tous les sentiments puisent leur absolu dans la misère des glandes. »
Las, le docteur Henri Grémillon n’est pas un Cynique ; plutôt un inoffensif fou littéraire, comme en atteste le titre à rallonge d’un ouvrage antérieur : « La Prostitution de l’amour pur, par un cordiphore, un libéral excommunié par le cardinal de Cabrières ; Le Peuple de Dieu conduit par le message de l’Esprit, sa mission ; Le Secret de la Salette ; La Rénovation ou le pacifisme par la lumière du cœur ; Incohérence des princes de l’Église ; Le Martyre de l’Action Française ; Le Sac du Vatican ; Paris sera brûlé, Marseille englouti. »

Point de catastrophe dans La femme et l’amour, si ce n’est dialectique.
« Ici » écrit le docteur Grémillon, « se pose la grave question du spasme vénérien chez notre compagne ; car si, normalement, elle en est dépourvue, si, chez elle, ce spasme est contre nature, il serait bon, avant de le développer chez toutes, d’y réfléchir. Le salut de l’espèce humaine en dépend. »
Notre bon docteur n’a pas peur d’employer de grands mots. Et de préconiser un remède imparable : pondre du gamin à répétition. Car « la maternité est la grande fonction régulatrice de l’organisme féminin. » D’autant que « la recherche de l’orgasme féminin à tout prix, le développement outrancier du sensualisme, en dehors de la maternité, du mariage et même de la sentimentalité, aboutit forcement à former [des] détraquées […]. »

Au dos, une réclame nous annonce l’existence, dans la même collection, de trois autres parutions : Art d’aimer (160 fr.), Catéchisme de l’amour (120 fr.) et Qualité et quantité en amour (90 fr.).
On en salive d’avance.


La femme et l’amour, d’après le docteur Henri Grémillon
adaptation de Jacques Marcireau
éditions Jacques Marcireau, 1952

SENS UNIQUE

LEBRUNLECLER

En 1955, Michel Cade écrit des romans policier depuis tout juste deux ans et ne s’est pas encore fait connaître du grand public sous le pseudonyme de Michel Lebrun.
Dans les petites collections de poche tenues par des filous patentés, il oscille entre deux autres teintes : Michel Lenoir et Michel Lecler. Jusqu’alors, ce dernier alias n’était employé que pour les aventures de l’agent secret Frédéric-Antoine Gallan – Mission en enfer, Terreur à Tunis, Virus B29, des titres qui font froid dans le dos – mais comme dans les années 50 aucune logique ne semble prévaloir à l’usage pseudonymique, on ne s’étonne guère de retrouver la signature de Michel Lecler en couverture de ce court roman d’enquête des éditions Ferenczi.

Ainsi que de coutume chez cet éditeur, le bouquin est un fascicule de 96 pages divisé en trois cahiers au papier rêche, soutenus par une pauvre agrafe et vendu de trois à quatre fois moins cher qu’un autre polar de la même période.
Nous sommes ici bien en dessous du roman de consommation courante. C’est le vin clairet rallongé à l’eau. L’intrigue y est parfaitement rudimentaire, sans fioriture.
Le patron d’une revue de cinéma, par ailleurs organisateur d’un concours de beauté, est retrouvé mort dans son bureau. Trois balles en plein cœur et du poison plein les veines. L’assassin n’a pas lésiné sur les moyens et la police se gratte le crâne. Les suspects sont nombreux. Le héros, Freddie, un jeune journaliste qui végète au courrier du cœur, mène l’enquête, assisté par une jeune fille ambitieuse dont il est vaguement amoureux.

Pareillement à l’auteur, Freddie aime le jazz, joue au flipper pour se détendre après le turbin et habite rue Truffaut, dans le 17e arrondissement. J’imagine que, tout comme pour l’auteur, il s’agit de cet immeuble où logeait alors dans une chambre de bonne l’exilé républicain Valentin Gonzales, dit ‘El Campesino,’ et dont s’était inspiré Ernest Hemingway pour son roman Pour qui sonne le glas.
L’anecdotique est essentiel.
Et comme dans tant de polars français des années 50, l’anecdotique prend le pas sur l’intrigue. L’important réside dans la déambulation et les tickets de métro se transforment facilement en indices déterminants.
L’assassin est descendu à la station Lamarck-Colaincourt. Lancé à ses trousses, Freddie s’octroie une pause chez un auverpin vendant vin et charbon. Un homme rentre et commande au comptoir « un sens unique ! »

« Freddie vit le patron lui servir sans hésiter un verre de vin rouge. Il se promit de noter l’expression pour la replacer plus tard au tabac de la rue Saint-Marc. »

Moi aussi, je note l’expression. Mais contrairement à Freddie, je ne suis pas certain d’être compris. C’est si loin, le mitan du XXe siècle. On ne roule plus en Packard ou en Sunbeam. On ne passe plus ses coups de fil dans l’arrière salle d’un bougnat. Les hebdomadaires de cinéma ne s’appellent plus Cinémonde ou Cinérevue, n’accueillent plus de courrier des cœurs, n’organisent plus aucun concours de starlettes.
Semblable à ceux que l’on pourrait saisir sur une photo jaunie, ces détails-là entraînent une certaine mélancolie ; l’impression d’avoir arpenté un monde mort et parfaitement vitrifié, une Pompéi de papier, un univers à l’image du temps : un univers à sens unique.


Trois mille suspects…, Michel Lecler
éditions Ferenczi / collection Le verrou # 114, 1955

JEAN-CLAUDE FOREST, PÉRIODE FICTION

FRAGMENTS D’UNE BIBLIOTHÈQUE EN DÉSORDRE, quatrième épisode. Le carton avait bien été déballé plusieurs mois auparavant mais les numéros de Fiction qu’il contenait étaient encore entassés en vrac dans l’étagère. Je les classe (il me faudrait d’ailleurs noter les manquants) et en viens rapidement à feuilleter ceux couvrants les six années, de 1958 à 1964, durant lesquelles Jean-Claude Forest illustre, de façon prépondérante, les couvertures de la fameuse revue littéraire de l’étrange, version française de The Magazine of Fantasy and Science-Fiction.
C’est, à mon avis, la période la plus intéressante de cette publication qui s’ouvrait alors par une citation de Prosper Mérimée : « Du bizarre au merveilleux, la transition est insensible et le lecteur se trouvera en plein fantastique avant qu’il se soit aperçu que le monde est loin derrière lui. »

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Les sommaires y sont aussi éclectiques qu’enthousiasmants. André Pieyre de Mandiargues, Fereydoun Hoveyda, Belen et Roland Topor côtoient Nathalie-Charles Henneberg, Robert Heinlein, Poul Anderson, Francis Carsac. On est à la jonction entre le Rayon Fantastique et les publications Losfeld.
Outre des nouvelles inédites, Fiction permet alors la redécouverte de textes majeurs comme Le tour d’écrou d’Henry James (numéros 90 et 91, mai/juin 1961) ou L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares (numéro 103, juin 1962). Quant à la partie rédactionnelle, elle n’est pas en reste.
Dans le numéro 92 (juillet 1961), un article signé Pierre Strinati évoque l’age d’or des bandes dessinées de science-fiction en France : Luc Bradefer, Guy l’éclair, Mandrake le roi de la magie.
« Les jeunes lecteurs des ‘comics’ d’aujourd’hui » débute Strinati « ne peuvent imaginer ce que fut la grande période des bandes dessinées d’avant-guerre. »
Et nous, avec nos blogs et nos podcasts, nos spécialistes et nos lieux consacrés, peut-on se représenter le choc que fut pour certains cette reconnaissance toute fragmentaire d’une culture populaire qui n’était pas encore culture de niche, contre-culture, culture tout court ?

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Dans le numéro suivant (# 93, août 1961), Jean-Claude Forest prend le relais et poursuit l’exploration en se remémorant quelques récits oubliés, tel l’incroyable Saturne contre la terre, bédé italienne publiée dans Le journal de Toto, mais aussi Le magicien de la forêt morte, Les pionniers de l’espérance, ou bien encore ce Futuropolis « illustré par Pellos dans un style, disons… furieux. »
La machine s’emballe. Entre les lecteurs, la rédaction de Fiction et la petite bande d’agités de la librairie Le Minotaure, germe l’idée d’un club de la bande dessinée. Celui-ci naît l’année suivante, officialisé par un faire-part dans le numéro 102 de Fiction, mai 1962. Son président est Francis Lacassin. Parmi ses membres se trouvent Alain Robbe-Grillet, Delphine Seyrig, Edgar Morin, Chris Marker et deux fanas de Mandrake qui longtemps caresseront le rêve de donner vie au magicien de Lee Falk sur grand écran : Alain Resnais et Federico Fellini.
Dans la foulée est lancée la mythique revue du club, Giff-Wiff. La direction artistique en est assurée par Jean-Claude Forest.
Mais ça, c’est une autre histoire…

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Ci-dessus : Fiction # 82 (septembre 1960), # 86 (janvier 1961), # 90 (mai 1961), # 93 (aout 1961), # 100 (mars 1962), # 103 (juin 1962), # 105 (aout 1962).