UN SPECTRE HANTE LE WESTERN

LHABR

Si, au début des années 70, Jean-Patrick Manchette a enfin mis pied à la Série Noire – zone de confort pour l’écrivain professionnel qu’il tend à devenir – il n’en a pas pour autant terminé avec les basses besognes de la polygraphie alimentaire.
Georges Lesser, du groupe Solar / Presses de la cité, y pourvoit largement. En moins de deux berges, Machette lui a déjà fourni un safari-porno (Les chasses d’Aphrodite, qui paraîtra finalement chez Régine Deforges), deux novélisations sous le pseudonyme de Pierre Duchesne, une série de sexpionnage sous celui de Sylvette Cabrisseau et s’est même payé le luxe de négrifier pour Josette Bruce, madame OSS 117, un Andamooka qui ne quittera jamais les tiroirs de son commanditaire.
Même topo à la Série Noire. Malgré le succès d’estime de ses deux premiers livres et les appels de pieds du cinéma, Manchette ne se montre pas bégueule et touche à tout. Relecture, traduction ; envoyez, c’est pesé.
Rien d’étonnant alors à ce que, fin 71, Robert Soulat, l’homme à tout faire de Marcel Duhamel, lui propose « d’écrire en Série Noire, pour 550 sacs, le scénario (en anglais) d’un film qui se prépare. »
Le dit-film, un western spaghetti, doit être être mis en boite par Duccio Tessari, réalisateur du diptyque Un pistolet pour Ringo / Le retour de Ringo. Le film ne gouttera jamais à la péloche. Un projet avorté comme des dizaines d’autres.
Reste le scénario. Signé par un certain Bath Jules Sussman – qui fourguera un autre sujet de western aux ritals, le cocasse La brute le colt et le karaté – il est jugé par Manchette « assez tarte, tout dans le masque, la brutalité, la grossièreté – influence du western italien sensible. »
À la lecture du bouquin, difficile de lui donner tort. Cet Homme au boulet rouge ne fait pas dans la finesse. Les yeux comme deux traits meurtriers, les poings qui s’abattent, les corps qui souffrent, l’intrigue qui file au large. On connaît. Mais Manchette, qui préfère à la grandiloquence d’un Leone le style classique des grands américains – Hawks, Walsh, Ford – trouve dans cet exercice alimentaire matière à s’amuser. Car si le western est la représentation du capitalisme sous sa forme à la fois la plus sauvage et la plus primitive, sa version italienne, caricature de l’originale, peut s’envisager comme le support rêvé à un jeu de massacre.
Manchette s’amuse, donc. Il pro-situationnise gentiment, ouvre son texte par une référence à la semaine sanglante de la Commune. Sous sa plume, le héros, Greene, devient un cow-boy stirnerien individualiste. Il refuse le travail, le progrès et les contraintes. Si une version de ce roman nous était un jour proposée en bande dessinée, nous le verrions, Greene, partir sur son cheval blanc en chantonnant « la vie s’écoule la vie s’enfuit » de Raoul Vaneigem.
Sauf que la vie ne fonctionne pas ainsi et que notre homme, rattrapé par des autorités discutables, passe du statut de maître sans esclave à celui d’esclave à plein temps, ramassant du coton pour un entrepreneur texan. Il en bave, il en chie mais, monolithique, il tient bon.
Manchette s’en excusera plus tard dans un entretien avec Guerif et Deloux : « Les dialogues et la trame sont strictement ceux du scénario, et le texte est systématiquement prolongé par des digressions marxistes tout à fait incongrues. »
Incongrues, mon cul. Elles font tout le sel du texte et tombent à point nommé. Jamais capital variable et plus-value ne furent des notions aussi essentielles au bon déroulement dramatique de l’intrigue. On sent que Manchette n’est pas loin de livrer son propre Il gèle en enfer – roman majeur de la Série Noire sur les nuisances du travail et ses répercutions dans la vie quotidienne – sauf que le dernier tiers marque le pas. Manchette n’est pas le seul maître à bord. Il n’est d’ailleurs maître de rien du tout. Graphomane enchaîné à la maison Gallimard, il est, comme son héros, contraint d’aller jusqu’au terme d’un contrat que d’autres ont défini à sa place.
Lui même l’avoue : « Si je m’étais senti libre […] j’aurais incendié la plantation de coton, je n’aurais pas laissé le propriétaire s’en tirer et faire fortune. »
Depuis, Gallimard, propriétaire du texte, l’a réédité à deux reprises. Plus fétiche que le coton, la littérature demeure une marchandise comme les autres.


L’homme au boulet rouge, B.J. Sussman & J.P. Manchette
Éditions Gallimard / Série Noire # 1546, 1972