LA PRÉDESTINATION DU LABYRINTHE

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Le 22 décembre 2002, se sachant atteinte d’un cancer, Gabrielle Wittkop choisissait de se suicider. « J’ai voulu mourir comme j’ai vécu, en homme libre » écrivit-elle alors.
Trente ans plus tôt paraissait chez Régine Deforges son premier roman, Le Nécrophile, courte et somptueuse décharge d’éros noir.
« On parle du sexe sous toutes ses formes, sauf une. La nécrophilie n’est ni tolérée des gouvernements ni approuvée des jeunesses contestataires. Amour nécrophilique, le seul qui soit pur, puisque même amor intellectualis, cette grande rose blanche, attend d’être payé en retour. Pas de contrepartie pour le nécrophile amoureux, le don qu’il fait de lui-même n’éveille aucun élan. »
Il y a, chez Wittkop, la prédestination du labyrinthe – pour reprendre la formule de Nietzsche – le courage d’aller à ce qui est interdit. Mais « c’est moins l’objet regardé que le regard qui compte » comme on peut le lire dans Les Holocaustes, recueil de nouvelles paru en 76 chez Veyrier et souvent absent des listes bibliographiques. Dans ce même recueil, au sein du récit délétère et fracturé qui donne son titre à l’ouvrage, elle écrit aussi :

« Il est facile de défendre des principes avec des mots. Il est plus difficile déjà de réprouver sans hypocrisie des cruautés qu’on a vues et dans lesquelles on a puisé une délectation aussi secrète qu’inattendue. »

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Wittkop sait que la vérité est la part du discours passé sous silence. Comme Bataille, Mandiargues, Mansour et Bourgeade, elle arpente ce territoire flou et mouvant où sensible, sauvage, sexuel et sacré se croisent et s’anéantissent. L’équivoque, l’ambigu, le déviant, le monstrueux percent la fausse façade du réel. L’amour y est tel qu’en lui-même, « toujours identique et jamais semblable, fuyant, inchangé sous ses masques et perverti même, souillé, violé, dévié, lacéré, mutilé, grimaçant, inondé de pleurs, insaisissable, omniprésent. »
En cette époque où l’empire du bien semble fermement résolu à restreindre les horizons de l’imaginaire en lissant tous les rapports humains, à réduire l’homme à une petite machine désirante dénuée d’aspérités et de goût pour les vertiges, à transformer l’éternité des sentiments en une parcelle du consommable, il convient vivement de ressaisir ces feux dissidents qu’allumèrent les écrits de Gabrielle Wittkop.
Nous avons au moins cette chance : s’il regarde des films et scrute les réseaux sociaux, l’ennemi n’ouvre pas les livres que nous aimons. Sachons profiter de ses ignorances.

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(quatre des six nouvelles des Holocaustes ont été reprises dans le recueil Le sommeil de la raison, paru aux éditions Verticales en 2003.)

3 thoughts on “LA PRÉDESTINATION DU LABYRINTHE”

  1. Quel plaisir de constater cette série de nouveaux articles. Reste a étrenner l’an 2018 que je te souhaite prolifique en lecture et écriture sur le blog ou ailleurs ! Quant à ce Nécrophile qui sonne le déviant, je ne connaissais pas. Une lacune de plus à combler dirait on !

  2. Merci beaucoup pour votre commentaire cher Fairfax (un pseudonyme-référence aux SCUM de Joël Houssin ?) et bonne année à vous aussi.
    Certes, la cadence de publication du Müller-Fokker n’est pas très soutenue mais quelques projets papiers devraient se confirmer dans les deux ou trois mois qui viennent – notamment un zine entièrement consacrée aux romans de gare pour mecs (ou « littérature virile ») des années 60 à 80…
    Mais nous sommes là loin, très loin, du Nécrophile de Wittkop…

    1. Bonsoir, un zine qui couve sur de la testostérone populaire, en voilà une nouvelle qui fait du bien ! Comptez sur moi !
      Quant a mon pseudo, il vient plutôt d’un personnage tant patibulaire que mystérieux issu d’un excellent Boorman (Le point de non retour ou Point blank en VO) avec le grand Marvin. Je n’ai noté l’analogie avec SCUM, que j’adore, que bien plus tard. A bientôt !

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